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Blaise de Vigenère

En 1570, il a déjà quarante sept ans quand, las de cette vie de cour et d’aventures sur les champs de batailles qui ne lui conviennent guère, il épouse Marie Varé et profite de cette nouvelle situation pour se libérer de ses fonctions diplomatiques. Humaniste et monarchiste catholique, il offrit généreusement sa première pension de mille livres aux nécessiteux de Paris.

Devenu très curieux de tout, notamment grâce à ses multiples rencontres établies lors de ses obligations protocolaires, il se passionne pour l’astrologie et la médecine. Proche du roi Henri III, pour qui il fut un temps secrétaire de sa chambre, il mit à profit ses connaissances sur l’influence des planètes afin de guider, autant que faire se peut, les décisions du souverain.

Profitant de cette retraite méritée, il eut dès lors tout le temps libre pour s’installer à son pupitre, prendre la plume et mettre sur papier le savoir accumulé durant ces dernières années si fructueuses. Auteur prolifique et parmi les plus érudits, maîtrisant le grec, le latin et l’hébreu, il traduisit avec talent de nombreux textes anciens, Platon, César (Commentaires de Jules César, guerres de la Gaule), Tacite (Annales), Cicéron (De oratore), Tite Live, Lucien,… Féru d’archéologie romaine, grecque et égyptienne, à la mode à cette époque, il étudia les collections de pièces antiques collectées dès la Renaissance, et décrypta même à l’occasion quelques inscriptions sur les monnaies anciennes.

Une de ses œuvres les plus conséquentes fut « Images ou Tableaux de platte-peinture », sa traduction annotée des « Images de Philostrate », ouvrage influant sur l’iconographie et l’art du XVIIème siècle, est bien connue des historiens d’art et toujours une référence de nos jours. Sa façon d’aborder, d’analyser, tel un archéologue, chaque œuvre picturale l’amena tout naturellement à s’intéresser aux signes, aux écritures étrusque, japonnaise et égyptienne. Il appréhendit le sens de toutes ces formes graphiques, considèra tout ceci comme une expression cognitive de l’esprit.

Son œuvre d’une vingtaine d’ouvrages, comme nous l’avons dit précédemment, ne fut connue du grand public que tardivement, ceux-ci devenus depuis très prisés notamment des alchimistes sont d’un vocabulaire des plus riches qui soient ; malheureusement il apparaît que le texte est souvent lourd et trop abscon pour le profane.


Il est fort probable que les missions diplomatiques amenèrent par nécessité Blaise de Vigenère à se pencher tout particulièrement sur la cryptographie ; le sens des missives partagées ne devant être saisi qu’uniquement par leurs destinataires. Il rédigea un ouvrage majeur en 1586 sur le cryptage des textes « Le Traité des chiffres ». Sa méthode appelée « Le chiffre de Vigenère » fut inspirée par celle datant de 1553, mais uniquement théorique de Giovan Battista Bellaso (1535-1615), procédé qu’il découvrit au service de cryptage de la cour papale, étape au cours de laquelle il entra en contact avec des cryptologues.

Le chiffre de Vigenère est si astucieux qu’il ne fut décodé qu’en 1846 par Sir Francis Beaufort, ce dernier ne publira malheureusement pas sa découverte, et ce n’est qu’en 1863 que Friedrich Kasiski, un major prussien, découvrit à son tour la clef et publia ses travaux dans « Die Geheimschifftren und die Dechiffrir-Kunst ».

Son mode de cryptage était basé sur une « Table réciproque » à dix alphabets ; les partenaires possesseurs de la dite table n’avaient alors qu’à s’entendre sur une clé constituée d’un mot ou d’une phrase. Certaines œuvres littéraires contenaient quelques passages à double lecture que seules les parties initiées pouvaient décrypter. Pour qu’elles ne puissent pas être interceptées, la reine Marie-Antoinette chiffrait ses lettres selon la table de Vigenère. Aussi Jules Verne, à l’intar d’autres auteurs, utilisa ce procédé dans une intrigue romanesque : La Jangada.

L’étude des signes, des écritures, réminiscenses d’un langage premier, de la valeur des nombres, de la valeur mystique du chiffre 1, tout lui dicta l’idée que cela amène à l’unité, au Un, soit au Verbe divin.


La Table de Vigenère


Il se captiva pour les sciences occultes, la Kabbale, écrivit un nouvel ouvrage intitulé le « Traité des comètes ou Étoiles chevelues » et de là s’attacha désormais immanquablement à étudier le Grand Art qu’est l’alchimie, et rédigea le résultat de ses recherches dans ce présent ouvrage « Le Traité du Feu et du Sel ».

Nous nous intéressons plus particulièrement au cours de cet ouvrage à la pratique au laboratoire et aux connaissances alchimiques de Blaise de Vigenère. Comme l’ont fait après lui Dom Pernety, puis M.A. de Nantes, l’auteur décrypte les textes sacrés, l’Ancien et le Nouveau Testament, le Zohar, évoque des auteurs anciens tels que Hermès, Avicenne, Geber ou Origène afin d’aborder les quatre éléments et principalemment le Feu, objet principal de l’ouvrage, puis nous ouvre les portes du laboratoire. Curieux de nature, il pratique toutes sortes d’expériences en se référant également aux textes anciens ; incidemment, par sublimation de benjoin, cette résine de plantes du genre Styrax originaire d'Indochine, il obtint, selon le concept de sérendipité, l’acide benzoïque.

Mais Blaise de Vigenère ne s’arrêta pas là, il est avant tout reconnu parmi les alchimistes pour ses opérations de transmutation des métaux dont son fameux « particulier ». Il dit ainsi dans ce présent traité : « J’ai vu se nourrir et se développer le grain fixe comme le fruit sur l’arbre » ; son procédé relève en fait plus de l’archimie que de l’alchimie qui consiste à réunir les principes soufre et mercure dans le but de réaliser la Pierre Philosophale. L’objet de son particulier est de produire, en suivant un savoir-faire très élaboré, de l’or ou de l’argent à partir de plomb de coupelle maintenu longuement en surfusion.

La surfusion est cet état où une matière à l’état de pureté absolue demeure en phase liquide alors que sa température est plus basse que son point de solidification ; cet état, dit métastable, peut changer instantanément lorsqu’un choc ou une impureté crée une perturbation. Nous savons tous que l’eau (H2O) se fige à l’état solide (Terre) au-dessous de zéro degré centigrade, mais, par l’action de la chaleur (Feu) passe au-dessus de zéro, à l’état liquide (Eau), puis en vapeur (Air) à partir de cent degrés ; on a même vu récemment, lors d’une expérimentation de laboratoire, de l’eau rester liquide à moins 42,55°C ! Le plomb (Pb) passe, pour sa part, de l’état solide à l’état liquide à 327,46 °C, ce qui équivaut au point niveau zéro pour l’eau, et à l’ébullition à 1 749°C, notre 100 °C pour l’eau.


Vers le « grain fixe » de plomb

Le métal d’abord fondu puis minutieusement purifié car débarrassé de ses impuretés pourra être placé en état de surfusion, et restera liquide dès 327°C, 326°C, … et peut-être même en deça. C’est-à-dire qu’il faut tout d’abord atteindre le point de fusion du plomb, puis abbaisser lentement sa température de chauffe en le maintenant toujours liquide !

L’observation de ce phénomène jusqu’à présent inexpliqué scientifiquement nous évoque la cinglante défaite de Napoléon lors de la retraite de Russie en novembre 1812 : Au cours de la traversée de la Bérézina, point de passage obligé pour des soldats encore postés sur l’autre rive et acculés par les troupes russes, les cavaliers, voulant éviter une mort annoncée, engagèrent leurs chevaux dans les eaux glaciales du fleuve, mais celles-ci gelèrent instantanément dans un vacarme fracassant. Les chevaux en trempant leurs sabots avaient perturbé l’eau limpide en état de surfusion et provoqué sa soudaine cristallisation. Les cavaliers furent obligés d'abandonner leurs chevaux, pris au piège dans la glace.

De la même façon, au cours de l’hiver 1942 sur le lac Lagoda en Russie, des centaines de chevaux furent piégés par les eaux en surfusion. Plus proche de nous encore, il arrive qu’un avion, traversant un nuage, si diffus qu'il est invisible aux pilotes, se couvre instantanément de givre, la prise en glace de l'eau étant alors provoquée par la pénétration de l’appareil dans l’eau en suspension et en surfusion.

Mais revenons au « particulier » de Blaise de Vigenère ; le plomb étant en surfusion, il faut, après beaucoup de patience, isoler le « grain fixe » du métal afin de le précipiter vers son destin naturel, comme nous l’avions déjà discerné dans le « Discours philosophique sur les trois principes » Stuart de Chevalier; il nous faut faire évoluer le métal d’un état impur vers un état plus pur, c’est-à-dire jusqu’à le transmuter en or ; soit pratiquement faire ce que la nature aurait mis des millions d’années à produire. Il explique dans ces pages et quasiment dans le moindre détail, le procédé pour obtenir ce particulier et bien d’autres opérations complexes sur les métaux. Mais nous noterons que, dans ces pages, il ne donne pas tout, car respectant toujours les préceptes de la tradition hermétique, il indique que chacun doit à un moment laborer seul s’il veut atteindre le but ultime du Grand Œuvre.

Le texte manuscrit que nous offrons présentement à votre connaissance est d’une richesse inouïe, certes quelques passages auraient mérité d’être quelque peu allégés, mais ils sont toutefois nécessaires à la préhension générale de l’œuvre, tout cela est bien dans l’esprit de l’époque et de l’auteur et apporte d’autant plus de consistance à ce manuscrit. L’œuvre de Blaise de Vigenère est totalement inscrite dans son temps, période annoncant la fin de la Renaissance, charnière entre Moyen Âge et modernité. Après avoir été durement troublée par les guerres de religions, une nouvelle ère s’ouvre pour l’Ancien Monde, l’essor de l’imprimerie récemment inventée par Gutenberg offre à tous la possibilité d’étudier les textes sacrés, de s’intéresser à l’art, à l’archéologie naissante et à l’architecture antique, à l’astronomie et aux sciences naturelles.

C’est aussi une révolution économique après la découverte du Nouveau Monde, un bouleversement moral engendré par la rencontre d’autres peuples et cultures, des échanges multiples et bien souvent tourmentés s’organisent autour du commerce des épices, enfin la cognition de notre planète avec le tour du monde réalisé par Magellan nous fait prendre conscience des limites de notre espace de vie. Au cours de cet étourdissant XVIème siècle, Blaise de Vigenère s’attachera à explorer les arts et les sciences, à observer avec émerveillement tout ce qui l’entoure, à étudier diverses matières rares ou vulgaires, et cela dans les règnes tant animal, végétal que minéral, à contempler des phénomènes insolites qui hélas n’étonnent plus guère de nos jours … en vue de pénétrer voire même d’interpréter leur structure et leur mode de fonctionnement de manière à répondre à ses multiples questionnements.


Pour notre remise en forme du traité du feu & du sel, nous avons travaillé directement à partir du texte original en vieux français du XVIème, nous vous le proposons désormais remanié de façon à le rendre plus accessible et plus commode à la lecture ; mais toutefois en en conservant la forme générale, l’esprit et surtout en préservant le vocabulaire d’une richesse si prodigieuse de l’époque et particulièrement de l’auteur , le choix des mots à conserver et des autres à moderniser a été ainsi un véritable exercice d’équilibre.


Pages quatre du manuscrit original (vingt et un de la présente édition) du Traité du Feu et du Sel

Le lecteur devra démêler les parties les plus philosophiques des passages résoluments opératifs. Aussi, nous avons illustré cette réédition de dessins explicatifs, l’avons enrichi et annoté afin que vous l’appréhendiez dans sa totalité ; ce travail considérable nous a demandé pas moins de deux milles heures de travail assidu. Le curieux qui toutefois souhaiterait se donner la peine de comparer notre présente édition avec le manuscrit original pourra le découvrir sur le site internet de la Bibliothèque Nationale de France , cela vaut vraiment la peine de s’y astreindre quelque peu ; mais il devra être vigilant s’il veut s’instruire au moyen de textes remaniés et mis à disposition gracieusement sur le web, textes qui ont été parfois retranscrits par des personnes non initiées en notre Art, ou bien traduits à l’aide de logiciels de reconnaissance de texte (OCR ). Sans réel contrôle, ce qui en résulte présente malheureusement une quantité d’erreurs de termes et de ponctuations auquels s’ajoutent des fautes de compréhension du copiste ; ce qui, de fait, changent considérablement le sens du manuscrit original et conduisent vers des impasses.


Illustration de la maison d’édition Abel l’Angelier

Toutes les opérations dévoilées dans ce texte auraient dues être cryptées par l’auteur mais il n’en eut guère le temps pour notre plus grande satisfaction. Le manuscrit fut trouvé dans les papiers de Blaise de Vigenère après son décès et fut publié à Paris en 1618 chez la veuve Abel l’Angelier.

Les éditions Philomène Alchimie