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Le Labyrinthe Alchimique



S’il est bien une énigme qui a su traverser les temps, depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, sans jamais même lever une très petite partie de son voile, C’est bien celle de l’alchimie et de la transmutation de la vile matière en or pur.

A leur habitude, les auteurs de traités alchimiques ont usé de tous les artifices que leur imagination illimitée a pu créer pour égarer le profane tout en se laissant reconnaître de leurs pairs. Tous les jeux sur les mots, cabale, langue des oiseaux, sauts de langues, artifices et torsion de traductions, toutes les allégories, images et rébus ont alimentés leur habileté à cacher l’art de la production de la Pierre. Mais parmi tous ces artifices, le recours aux grands mythes de l’antiquité fut leur support préféré.





Une seule matière pour un seul labyrinthe ?
Dans son « Tractatus de theosophia aegyptiorum », Michael Maier (1569 - 1622), un médecin et alchimiste allemand, évoquait le labyrinthe alchimique. Il n’était donc certes pas le premier à trouver dans l’allégorie de la très célèbre construction de l’architecte mythique Dédale matière à transposition de la longue et difficile quête de la Pierre philosophale, mais il sut donner à sa représentation une forme originale.

Bien avant lui et le XVIIe siècle, de nombreux alchimistes n’avaient pas manqué de reprendre à leur compte cette puissante allégorie au point que certains prétendirent même que le mythe de Thésée et du Minotaure n’était à l’origine qu’une création des philosophes de la noble matière. Cette longue habitude de récupération orientée sera durant des siècles une constante des écrits alchimiques sur laquelle il ne faut plus aujourd’hui se leurrer.

Le labyrinthe de Maier était formé de trois dédales imbriqués les uns dans les autres autour d’un centre commun où se tenait son Minotaure.
Il est bon, dors et déjà, de rappeler ce que signifiait pour un alchimiste ce Minotaure. Dom Pernety (1716-1796) dans ses « Fables égyptiennes et grecques » nous le précise :

« Les Grecs, instruits par les Égyptiens, représentaient aussi la matière Philosophique par un ou plusieurs Taureaux, comme on le voit dans la fable du Minotaure, renfermé dans le Labyrinthe de Crète, vaincu par Thésée, avec le Secours du filet d’Ariadne. »

Trois portes closes permettaient donc d’accéder à chaque cercle, trois autres portes d’en sortir, la dernière étant seule constamment ouverte.

Selon Maier, vouloir entrer dans le labyrinthe ne peut se concevoir que parce que l’on a déjà compris le but à atteindre.
Sa première porte symbolise la découverte de la seule et unique matière du Grand œuvre, la deuxième porte celle de la compréhension de la production de la pierre au Blanc, quand à la troisième, c’est celle qui ouvre à l’entendement de la fameuse Pierre rouge. Cette réduction géographique n’en signifie pas pour autant que le chemin sera aisé d’une porte à l’autre, bien au contraire car l’alchimiste pourra se perdre à tout moment de sa progression et errer longtemps, peut-être à tout jamais avant d’atteindre le cœur même du grand Œuvre, avant d’affronter son Minotaure.

Mais Maier a-t-il raison de n’indiquer qu’une seule entrée à cette longue voie à suivre ?

C’est Eyrénée Philalèthe (alias George Starkey) qui dans une lettre au souverain Édouard IV précise avec l’autorité de sa réussite :

« Il est plusieurs de ces sophistes que je sais qui rêvent sur plusieurs pierres végétales, minérales et animales. Quelques-uns même y ajoutent l’ignée, l’angélique et la pierre de paradis. Ces opérations, quoique fort inconséquentes, puisqu’ils n’en tirent rien de bon pour la perfection de l’œuvre, n’ont rien qui vous doive surprendre. Le but où ils tendent est trop haut pour que leur imagination bornée y atteigne. Pour réparer ce défaut de capacité, ils inventent des manières nouvelles, qu’ils croient être convenables pour y arriver. Ils emploient pour cela deux voies, l’une qu’ils appellent voie humide, l’autre, voie sèche. Cette dernière, à ce qu’ils prétendent, est un labyrinthe qui n’est connu que des plus illustres philosophes ; l’autre est le seul dédale, voie aisée, de peu de dépense et que les pauvres même pourraient entreprendre.
Quoi que puissent dire ces sophistes, je peux vous protester qu’il n’y a qu’une seule voie, qu’un seul régime dans la conduite de notre ouvrage et qu’il n’est point d’autres couleurs que les nôtres. »

Le parcours de l’adepte, on le comprend, est bien constitué d’une seule voie et d’au moins trois étapes primordiales, suivi d’un long combat pour dompter et vaincre puis de trois nouvelles étapes de retour. Le long et difficile cheminement vers la réalisation de la Pierre ne sera rien en effet, si cette pierre obtenue, le Centrum centri atteint et le Minotaure vaincu, il n’est pas capable de la rendre opérative. Il va donc lui falloir refaire encore le tortueux chemin du retour vers le monde, guidé cette fois par la compréhension et l’expérience qu’il a acquises à l’aller.

L’adepte, lorsqu’il décide de se mesurer au Minotaure, n’est au fond sûr que de deux choses : L’entrée est ouverte pour tenter d’atteindre le centre du fameux palais du Roi, certes, mais la sortie également.

Le voilà au moins informé des périls et embûches de la Quête.




D’après Thésée combattant le Minotaure, du Maître des Cassoni Campana, détail, selon Ovide, Métamorphoses, vers 1500 -1525, huile sur bois, XVIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Un labyrinthe vers quoi ?

Mais, cette quête même, en connaît-il seulement le sens profond ? Gare à celui qui n’est attiré que par la puissance que lui octroiera la production de l’or terrestre.

« Toutefois, si l’alchimie se bornait uniquement à la transmutation des métaux, ce serait une science inappréciable sans doute au point de vue industriel, mais assez médiocre au sens philosophique. En réalité, il n’en est pas ainsi. L’alchimie est la clef de toutes les connaissances, et sa divulgation complète est appelée à bouleverser de fond en comble les institutions humaines, qui reposent sur le mensonge, pour les rétablir dans la vérité.

Ces considérations préliminaires nous ont paru opportunes, avant de prendre charitablement le lecteur par la main pour le conduire dans les inextricables méandres du labyrinthe. » Nous annonce clairement l’alchimiste Pierre Dujols en 1914 dans son Hypotypose du très célèbre « Mutus Liber », traité mystérieux publié lui en 1677.

Car, n’en déplaise aux modernes commentateurs des textes alchimiques historiques, l’alchimie ne saurait être que spirituelle. Ce serait commettre là une grave erreur de jugement dans laquelle sont portant tombés avec précipitation le grand savant Carl Gustave Jung et à sa suite, bon nombre d’exégètes et sophistes.

Pierre Dujols qui maîtrisait parfaitement son sujet, distingue bien l’accession physique et matérielle à la Pierre et les bouleversements psychiques et ontologiques que la tentative de compréhension de sa formation vont obligatoirement provoquer dans un monde incapable d’en accepter ne serait-ce que l’existence scientifique.

L’accession à la réalisation complète du Grand Œuvre va obligatoirement éclater tous les concepts de bases de notre société avant d’en cristalliser de nouveaux et cela ne peut se faire sans de terribles bouleversements.

Aussi, avant même de tenter l’aventure, l’impétrant devra-t-il être pourvu des mêmes qualités de courage, de volonté et d’abnégation que son héros et modèle Thésée et d’un mental fortement équilibré. Mais la plus grande de toutes ses qualités devra être et restera à jamais sa totale discrétion.

Le sacrifice éventuel de sa propre vie est bien la préalable condition au premier pas dans le labyrinthe. L’abnégation et le courage l’accompagnent, mais sans la persévérance qui le relèvera encore et toujours lorsqu’il se heurtera aux impasses du démoniaque dédale, aucune progression ne sera possible.

Voilà pourquoi les alchimistes firent leurs les trois vertus théologales que sont la foi, l’espérance et la charité. Foi en la réalité du cristal, espérance de l’atteindre malgré les difficultés et, charité, une foi la transmutation enfin accomplie, envers les plus démunis.

Toujours, les vrais adeptes se sont rattachés dans leurs écrits à ces trois grandes vertus, toujours ils eurent l’humilité d’annoncer clairement leur réussite qu’ils ne devaient qu’à l’aide de Dieu et de sa Providence.




Le très célèbre labyrinthe de la cathédrale de Chartres.

Le seul fil de la Tradition

Mais est-ce bien suffisant encore ?

Thésée aurait-il réussi dans sa périlleuse entreprise sans la pelote d’Ariane et l’intelligence du vieux Dédale ?

Sans ce fil conducteur, notre héros n’est plus rien et peut errer à jamais dans les méandres de la haute science.

A l’évidence, ce fil est celui de la Tradition initiatique. Ce fil est aussi la longue chaîne de tous les véritables Adeptes, maîtres de la Pierre qui ont devancé dans ce même labyrinthe notre courageux apprenti.

- Pauvre idiot ! s’exclame Artéphius. Dans son « Livre secret » en 1612 et de prévenir l’apprenti alchimiste qu’il risque la raison et sa fortune sans l’aide de ce fil.

« J’écris pour ceux qui voudront me lire, pour ceux qui ne pouvant sortir du labyrinthe où ils se trouvent engagés, en suivant les systèmes ci-dessus, chercheront ici un fil d’Ariadne, qu’ils y trouveront certainement. » Annonce charitablement Dom Pernety

« Mais un habile philosophe, connaissant les instruments de la nature, s’aide aisément du filet d’Ariane pour trouver l’issue de ce dédale ou labyrinthe. » Écrit encore le Philovite dans sa « Lettre philosophique à Héliodore » en 1751.

Cependant, le pauvre apprenti est-il même sûr que le fil qu’il tient est le bon ?

Ce serait vouloir accorder pleine confiance à ceux qu’il écoute et lit, oubliant que les méandres de leurs conseils se surajoutent parfois à ceux du labyrinthe pour mieux éprouver encore sa sagacité et écarter ainsi définitivement tous ceux qui sont indignes de toucher à l’Arcane d es Arcanes, au saint des Saints.

« Toute personne qui prend les paroles des Philosophes selon la signification vulgaire, des mots ordinaires, de fait celui là ayant perdu le filet d'Ariadne, parmi les détours du labyrinthe, erre très grandement, et a destiné son argent à perdition. » annonce encore le même Arthéphius.

Ne faut-il pas ajouter aux qualités pré-requises beaucoup de sagacité et de discernement ?

Le disciple devra donc, à l’égal de Saint Augustin, se rappeler toujours et encore la devise : LEGE, LEGE, RELEGE, ORA, LABORA ET INVENIES (Lis, lis, relis, prie, travaille et tu trouveras).

C’est ainsi qu’il aura une infime chance de sortir vainqueur de l’inextricable labyrinthe alchimique.

(C)2021 - Christian Attard